Les verrines de Yaowarat

   Il est largement plus de midi dans Yaowarat, le quartier chinois de Bangkok.

Le soleil est très chaud et  tombe pratiquement à la verticale. Le vacarme des pots d'échappement est assourdissant. Chaque touk-touk ou moto qui passe en trombe me fait rentrer malgré moi la tête dans les épaules dans un mouvement réflexe, complètement inutile, pour tenter de me protéger du bruit. 

" — Vous êtes hyperacousique ! " avait laissé tomber l'ORL en haussant les épaules d'un air fataliste, il y a quelques mois

 

   Les trottoirs, bien trop étroits, sont envahis par une foule compacte qui déambule à toute petite vitesse, des gros sacs en plastique pendus au bout des bras.

Reste le bord de la chaussée, mais il est encombré de chaque côté de charrettes de vendeurs de comestibles à emporter et de véhicules garés en double file, en train d'être chargés ou déchargés de ballots de marchandises. Si l'on est un peu pressé – comme moi – il faut donc marcher dans la rue en anticipant visuellement la trajectoire probable des véhicules.

 

   J'entre dans une N-ième boutique chinoise, sans porte, très sombre, qui paraît presque noire en sortant du grand soleil. Le vieux Chinois est, comme il se doit, écroulé sur sa chaise derrière le comptoir et me regarde d'un air neutre.

À l'aide de mon thaï rudimentaire, je demande : " — Des antiquités ?

Ça l'a réveillé ! Soudainement enthousiaste, il répond avec un sourire : " — Mi ! " et me montre fièrement du doigt des étagères chargées de bric-à-brac. Je m'en approche et, du premier coup d'œil, comprend déjà qu'il n'y aura probablement rien pour moi. C'est bien comme d'habitude : des services à thé très poussiéreux – quoique fabriqués l'année dernière à Hong Kong – des bricoles indistinctes en laiton, devenues toutes noires avec le temps et la pollution et, bien entendu, les incontournables Trois Sages Fou Lou Shou, éternellement hilares, en porcelaine émaillée de couleurs criardes et disponibles dans toutes les tailles possibles.

 

   Mais, au milieu du fouillis, mon regard vient de scanner une silhouette déjà cataloguée dans mon subconscient…

Je prends l'objet en question en introduisant un doigt dans le trou situé à son sommet.

Elle est sale, mais c'en est bien une ! Et même pas fêlée !

 

   C'est une verrine de lampe à opium, du type appelé lampe de coolie par les collectionneurs. Elle mesure plus d'une vingtaine de centimètres et elle est même marquée d'un sceau doré…!

   Une excellente trouvaille ! Je demande par signes où est la base de la lampe. Le vieux marchand hausse les épaules.

Je la repose lentement, en simulant une grosse déception. Lui aussi paraît bien déçu car il imagine déjà sa vente ratée.

En réalité, j'exulte dans mon fort intérieur car il est bien plus rare de trouver une verrine sans sa base que l'inverse ! Et justement, j'en ai plusieurs à la maison, qui attendent désespérément un verre depuis longtemps.

Je vais lentement jusqu'au fond de la boutique sans rien trouver d'autre, puis reviens vers le marchand et, d'un air indifférent, demande : " — Combien ? "

Son prix est raisonnable mais je fais quand même une petite grimace, pour la forme, et baisse de vingt pour cent. Il prend alors un air de grande souffrance et offre dix pour cent. Je fais semblant d'hésiter un moment en tournant lentement l'objet entre mes doigts, puis accepte d'un signe de tête.

Pendant qu'il roule prestement l'objet dans une feuille de journal, je demande sans conviction :

—  D'autres ? 

À ma grande surprise, il répond encore " — Mi ! " et plonge sous le comptoir.

   Il réapparaît en tenant deux autres verrines encore roulées dans leur papier d'emballage d'origine, bien mangé par les termites. L'interdiction de l'opium en Thaïlande date quand même du 1er janvier 1960 ! C'est probablement l'année de leur arrivée dans cette boutique !

 

—  D'autres encore ? 

Il fait : " Non ", de la tête.

Quel prix pour les trois ? Il reprend alors son air douloureux et m'annonce le prix convenu pour la première multiplié par trois. Rien à dire : c'est logique !

Comme je suis lassé de jouer et un peu pressé de conclure, je paie sans marchander d'avantage les trois verrines qui, bien emballées dans le journal local (rédigé en chinois, pas en thaï !), se retrouvent dans mon petit sac à dos.

De retour dans la rue, j'arbore un sourire radieux pour moi tout seul, quitte à passer pour un farang un peu dérangé. Ce qui ne serait pas la première fois !…

 

   D'un coup, mon estomac se souvient subitement qu'il est vide et que le buffet-à-volonté matinal avalé à l'hôtel lui semble maintenant très loin.

Pour fêter cette belle trouvaille je décide de m'offrir mon plat favori : tom kha kaï ! Même dans le quartier chinois, au milieu des canards laqués suspendus un peu partout, je dois pouvoir trouver ma soupe thaÏ préférée, avec un bol de riz blanc et une petite bouteille de Chang, une des trois bières locales… Et peut-être même, mais là avec beaucoup de chance : un petit café expresso (une boisson très exotique dans ce quartier !)

À presque quatorze heures maintenant, les restaurants commencent à être un peu moins bondés et je trouve même une table de quatre qui vient de se libérer.

Je m'y installe donc et pose mon sac sur la chaise libre à côté de moi en levant la main vers le serveur.

J'entends alors : " Cling ! " ... Horreur : le sac a glissé de sa chaise !

Durant un moment, je reste immobile les yeux fermés, figé dans mon malheur : car au bruit j'ai déjà compris…

Une fois le sac ouvert, c'est confirmé : les trois rares verrines intactes ne sont plus désormais… que deux. 

J'ai envie de me gifler…

 

   Une petite voix intérieure tente alors désespérément de me convaincre : " — Essaie donc de te persuader que tu n'en aurais trouvé que deux : ce serait déjà une bonne journée de chine ! "

Elle ajoute même : " — Et puis, ça pourrait être pire : tu aurais aussi bien pu en casser deux… ou même les trois ! ".

 — Cause toujours, tiens !

 

 

Décidément, elle a un drôle de goût cette soupe aujourd'hui !…